Accueil - Etudes - Divers

Le Temps de la Septuagésime

Version imprimable de cet article Version imprimable Partager


Commentaire du Temps de la Septuagésime (du dimanche de la Septuagésime au mercredi des Cendres) d’après différents auteurs.

Sommaire

  Introduction – Le Mystère de la Rédemption.  
  1. — Exposé dogmatique.  
  2. — Exposé historique.  
  3. — Exposé liturgique.  
  Dimanche de la Septuagésime  
  Dimanche de la Sexagésime  
  Dimanche de la Quinquagésime  
  Formation du Temps de la Septuagésime  

Les thèmes des lectures du bréviaire

Chute de l’homme
Déluge
Sacrifice d’Abraham
(Septuagésime)
(Sexagésime)
(Quinquagésime)

Introduction – Le Mystère de la Rédemption.

Avec le Temps de la Septuagésime commence le Cycle qui a pour centre la solennité des solennités : la fête de Pâques.

Le Cycle de Noël est essentiellement dépendant du Cycle Pascal, car si Dieu est descendu jusqu’à nous, c’est pour nous élever jusqu’à Lui. Au Cycle de l’Incarnation, où la liturgie nous montre un Dieu qui se revêt de notre humanité, correspond donc le Cycle de la Rédemption où elle nous montre Jésus qui « nous rend participants de sa divinité » [1]. C’est là « la grande œuvre que le Père a donné à faire à son Fils » [2]. Aussi, l’Église, qui nous a manifesté la Divinité du Christ pendant la première partie de l’année ecclésiastique, nous montre dans la deuxième ce que Jésus a fait pour nous la mériter et nous la communiquer [3].

II y aura entre Lui et Satan une lutte violente qui ira s’accentuant durant les trois périodes successives appelées Temps de la Septuagésime, du Carême et de la Passion. Le Christ est Dieu, la victoire lui est donc assurée. Et nous entrons dans le Temps Pascal où le triomphe du Sauveur sur le démon, la chair et le monde s’affirme par sa résurrection, par son ascension et par la fondation de l’Église à laquelle il envoie l’Esprit-Saint. Et dans le Temps après la Pentecôte, Jésus continue à envoyer cet Esprit vivifiant qui permet à l’Église naissante de se développer au cours des siècles pour atteindre « la plénitude du Christ » [4].

Aussi consacrait-on autrefois : 1) à l’initiation des catéchumènes et à la pénitence publique des chrétiens coupables, les semaines qui précèdent la fête de Pâques ; 2) à la réception des sacrements du baptême et de l’Eucharistie, le Triduum de la mort et de la Résurrection du Christ ; 3) et au développement de la vie spirituelle des néophytes et des âmes réconciliées avec Dieu, la Pentecôte et les dimanches qui la suivent. De nos jours, cette même période nous replonge dans l’esprit de notre baptême et nous fait mourir et ressusciter chaque année davantage avec Notre-Seigneur par la confession pascale.

1. — Exposé dogmatique.

Après l’accueil enthousiaste fait au Christ à cause de « la gloire divine dont sa face est resplendissante » [5], l’Église nous introduit soudain dans les profondeurs ténébreuses de la déchéance humaine. Comme au Cycle de Noël, elle reprend l’étude de l’Ancien Testament pour nous montrer toutes les grandes figures qui ont annoncé l’œuvre rédemptrice du Christ et dont l’histoire, figurative de celle de Jésus, est bien de nature à nous préparer à la grande fête de Pâques où nous célébrons son triomphe. « Interrogez les Écritures, disait Notre-Seigneur, elles vous parlent de moi ». Lex gravida Christo, l’Ancienne Loi est toute remplie de la préoccupation du Messie, car tout chez le peuple de Dieu prédisait et annonçait Jésus. L’Ancien Testament est comme un Évangile anticipé et qui éclaire, d’une lumière singulière, l’histoire du Sauveur. Aussi l’Église aime-t-elle, dans sa liturgie, à établir un parallèle constant entre les premières et les dernières pages de la Bible. Ce parallélisme se poursuit pendant toute la Septuagésime et le Carême et nous le retrouverons d’une façon très nette aussi au Temps après la Pentecôte. Le Missel Quotidien dira en effet comment les messes de ces Temps ont été composées, en fonction des lectures de l’Ancien Testament qui se font à ces mêmes jours dans le Bréviaire Le tableau suivant, que nous expliquerons en détail aux Dimanches qui y correspondent, permet de voir la succession des lectures de l’Office divin au Temps de la Septuagésime et du Carême. Il montre dans quel sens il faut étudier les Messes des mêmes Temps pour en pénétrer pleinement le sens.

Dimanches
Lectures
du Bréviaire
Textes des Messes
Septuagésime
Histoire d’Adam.
Jésus le nouvel Adam.
Sexagésime
Histoire de Noé.
Jésus le vrai Noé.
Quinquagés.
Histoire d’Abraham.
Jésus le vrai Abraham.
1er Dimanche
de Carême
(La pensée du Carême
absorbe celle d’ Isaac).
Jésus au désert.
2e Dimanche
de Carême
Histoire de Jacob.
Jésus le vrai Jacob.
3e Dimanche
de Carême
Histoire de Joseph.
Jésus le vrai Joseph.
4e Dimanche
de Carême
Histoire de Moïse.
Jésus le vrai Moïse.
Jésus répare les torts occasionnés par Adam ; il est pour l’Église le véritable Noé, c’est-à-dire le fondateur d’un peuple nouveau ; il est plus qu’Abraham le chef du peuple que Dieu s’est choisi pour être son peuple ; il est mieux encore que Jacob le protégé et le béni de Dieu ; plus encore que Joseph il rendit le bien pour le mal et mieux que Moïse il délivra son peuple de la captivité du péché et le nourrit du vrai pain descendu du ciel. Fusionner de la sorte l’histoire du peuple de Dieu, de Jésus et de l’Église, c’est entrer dans la mentalité qui a présidé à la composition du Missel Romain, et qui a pour but de faire participer l’Église au mystère pascal qu’Israël a annoncé et que Jésus-Christ a réalisé. Pendant ce Temps de la Septuagésime, l’Église s’arrête spécialement aux trois premières figures que nous avons désignées dans le tableau ci-dessus. Nous y voyons la chute d’Adam - péché originel - et ses conséquences funestes (Septuagésime) ; la malice des hommes, - péchés actuels - et le déluge qui en est le châtiment (Sexagésime), et enfin le sacrifice d’Abraham et celui de Melchisédech (Quinquagésime) qui présagent le sacrifice que Dieu exigea de son propre Fils pour l’expiation des péchés de tout le genre humain (v. image). Cette affirmation du dogme du péché originel et le tableau de ses lamentables suites font ressortir en Jésus son titre glorieux de Sauveur [6].

L’Évangile des ouvriers de la vigne (Dimanche de la Septuagésime) et celui du Semeur (Dimanche de la Sexagésime) nous rappellent que la Rédemption s’étend à tous les hommes, Juifs et Gentils, et la guérison de l’aveugle de Jéricho, qui suit l’annonce de la Passion, nous montre les effets bienfaisants que la croix de Jésus produit en nous (Dimanche de la Quinquagésime). Les Épîtres de S. Paul viennent à leur tour durant ces trois Dimanches nous rappeler que l’Église doit à cette époque achever l’œuvre du Sauveur en entrant courageusement dans l’ascèse purificatrice de la pénitence.

2. — Exposé historique.

La liturgie suit pas à pas Jésus dans sa vie terrestre. Pas plus pourtant que pendant le Temps de Noël, où le Missel nous parlait par exemple, du recouvrement de Jésus au temple, ayant de rappeler la fuite en Egypte, et célébrait ce dernier événement avant l’adoration des Mages, il ne faut rechercher d’ordre strictement historique dans la suite des événements qui font l’objet du Temps de la Septuagésime et de celui du Carême. C’est ainsi, en effet, que la tentation au désert est placée au 1er Dimanche de Carême et le Baptême de Notre-Seigneur au jour Octave de l’Epiphanie, le 13 janvier ; que la parabole du bon semeur, qui se rapporte à la 2e année de la vie publique, vient avant la parabole des ouvriers de la vigne qu’il prononça la 3e année, et ainsi de suite. C’est à nous, qui connaissons la vie de Jésus dans l’ordre où on la reconstitue ordinairement, de situer chacune des scènes que nous retracent les Évangiles. Ainsi l’Évangile de la Sexagésime se rapporte à la 2e année de son ministère. C’est la parabole du Semeur, prononcée sur le lac de Qénésareth à Capharnaiim et inspirée par l’aspect des collines verdoyantes qui l’avoisinent. L’Evangile de la Septuagésime propose à notre méditation la parabole des ouvriers de la vigne prononcée par Jésus en Pérée, la 3e année de son ministère. La fête de Pâques, où le Sauveur doit être immolé, approche et il annonce à ses apôtres que bientôt vont s’accomplir les prédictions des prophètes touchant sa Passion. Pour se rendre à Jérusalem, il traverse alors le Jourdain et c’est à Jéricho qu’il guérit l’aveugle dont nous parle l’Évangile de la Quinquagésime.

Si l’Église ne suit pas dans le Missel l’ordre historique de la vie de Jésus, elle passe pourtant des mystères de son enfance à ceux de sa vie publique et de sa passion et ensuite à ses mystères glorieux. C’est dans cette mentalité générale que nous devons entrer si nous voulons vivre cœur à cœur avec l’Église pendant toute l’année. Ne perdons en effet jamais de vue que le Cycle n’a été constitué que lentement, avec des éléments qui se rattachent à des liturgies et à des époques très diverses et qui n’ont été rattachés les uns aux autres que plus tard. Le Temps du Carême, par exemple, a précédé l’établissement du Temps de la Septuagésime et ce n’est qu’après coup qu’on a ajouté quatre jours au Carême pour avoir les quarante jours de jeûne comme le Christ les avait eus au désert.

En effet si l’on défalque les Dimanches, où l’on ne jeûne pas, il y a quarante jours du Mercredi des Cendres au Samedi-Saint. Mais on ne peut nier que dans le Cycle, tel que nous l’avons de nos jours, les temps de pénitence et de labeur, que représentent la Septuagésime et le Carême, ne se rapportent à la phase de la vie publique de Jésus, initiée par sa retraite au désert et par son baptême et terminée d’une façon tragique par sa Passion que l’Église commémore au Temps, appelé pour ce motif, de la Passion.

Cette pensée d’associer nos âmes à Jésus dans sa vie de labeurs et d’apostolat, pendant ces neuf semaines préparatoires à Pâques, ressort très nettement de nombreux textes tant des messes que de l’office de ces temps. La meilleure manière de nous préparer à célébrer les glorieux événements du Temps Pascal n’est-elle pas, en effet, de nous unir au Christ dans les événements douloureux qui commencent avec son ministère ? Car c’est dès ce moment que les ennemis de Jésus commencent à se déclarer et que l’on voit leur haine grandir jusqu’à ce qu’elle obtienne son plein assouvissement par le déicide du Vendredi-Saint.

L’on saisit mieux dès lors le pourquoi du rejet d’Israël et l’élection des Gentils auxquels la liturgie de la Septuagésime et du Carême fait de continuelles allusions. C’est à Pâques, en effet, nous l’avons vu, que l’on baptisait autrefois les païens ; et les temps liturgiques qui précédaient cette fête, avaient pour but de les préparer au baptême et de leur montrer qu’ils occuperaient dans le royaume de Dieu la place du peuple infidèle parce qu’ils acceptaient le Messie qu’Israël rejette. Et de la sorte, cette partie du Cycle unit intimement l’Église à son Époux divin dans cette phase de sa vie où il opère notre salut. Ce qui veut dire que nous faisons nôtres tous les sentiments du Christ, divin missionnaire et notre Sauveur, et que nous coopérons à son œuvre rédemptrice en faisant pénitence, en écoutant la parole de Dieu et en expulsant de notre cœur le démon dont Jésus est venu détruire l’empire. C’est donc chaque année tout à la fois les combats et les labeurs du Christ et de son Église que signale cette partie du Cycle liturgique. Et nous avons dit, comment Jésus et son Épouse n’ont fait en cela que réaliser ce que Dieu avait promis aux Patriarches, ce qu’il avait annoncé par les prophètes et ce que le peuple de Dieu avait esquissé dans l’Ancienne Loi. C’est ainsi que la liturgie donne une grande unité à tout le plan divin en supprimant pour ainsi dire les distances de temps et de lieu, et en rendant tous les peuples contemporains les uns des autres en Jésus, dont elle retrace chaque année la vie.

3. — Exposé liturgique.

Le Temps de la Septuagésime commence toujours la 9e semaine avant Pâques et compte 3 Dimanches appelés Dimanches de la Septuagésime, de la Sexagésime et de la Quinquagésime. Ces désignations, empruntées au système de numérotation en usage, marquent la série de dizaines ou la décade dans laquelle tombe chacun de ces Dimanches. Si l’on divise les neufs semaines qui précèdent Pâques en séries de 10 jours ou dizaines, on constate, en effet, que le 1er de ces neuf Dimanches tombe dans la 7e dizaine, le 2e Dimanche dans la 6e dizaine, le 3e Dimanche dans la 5e dizaine, de là, leurs noms respectifs de Dimanche in Septuagesima, in Sexagesima et in Quinquagesima.

La fête de Pâques est mobile et peut se célébrer, d’après les années, entre le 22 mars et le 25 avril. Lorsqu’elle est précoce, le Temps de la Septuagésime empiète sur le Temps après l’Epiphanie dont les quelques Dimanches sont alors célébrés après le 23e Dimanche après la Pentecôte, (v. tableau, p. 598).

Cette époque liturgique est un prélude du Temps du Carême et une préparation éloignée à la fête de Pâques. Elle sert de transition à l’âme qui doit passer des joies du Cycle de Noël à l’austère pénitence de la Sainte Quarantaine. Si le jeûne n’est pas encore de rigueur, la couleur des ornements est déjà le violet. Comme pendant l’Avent, le Gloria in excelsis est suspendu parce que c’est le chant qui, après avoir célébré le Christ naissant dans notre chair mortelle doit le célébrer lorsqu’il naîtra dans sa chair Immortelle, c’est-à-dire lorsqu’il sortira du tombeau. « Né d’abord de la Vierge, vous renaissez maintenant au sépulcre » dira alors la Sainte Église [7].

Le martyrologe nous annonce : « Le Dimanche de la Septuagésime où l’on dépose le Cantique du Seigneur qui est l’Alléluia ». « Comment pourrions-nous, disait le peuple d’Israël, chanter le cantique du Seigneur sur une terre étrangère ? » (Ps. 136). Cette terre étrangère, pour le peuple chrétien, c’est le monde qui est un lieu d’exil, alors que l’Alléluia est le chant que S. Jean entendit au ciel et que la liturgie reprendra au Temps Pascal qui représente la vie future. Aux fêtes de la résurrection, en effet, nous acclamerons le Christ qui terrassera Satan et qui en nous délivrant de la captivité du péché, nous rouvrira la patrie céleste. Le Temps du Carême qui dure quarante jours (Quadragésime) et celui de la Septuagésime qui est désigne par les trois dizaines suivantes (Quinquagésime, Sexagésime, Septuagésime) représentent donc bien les soixante-dix années (le mot Septuagésime rappelle ce chiffre) qu’Israël passa en exil sous la dure captivité des Baby Ioniens. Aussi cesse-t-on le chant de l’Alléluia durant cette époque dont l’esprit et le nom nous rappellent si bien que « nous sommes des exilés, qui pleurent et qui gémissent dans cette vallée de larmes » (Salve Regina).

Le Temps de la Septuagésime se termine pour le Cycle Temporal au Mercredi des Cendres, et pour le Cycle Sanctoral, il a, quand la fête de Pâques tombe le 25 avril, pour limite extrême le 10 mars.

2e Dim. ap. l’Epiphanie.2e Dim. ap. l’Epiphanie.
3e Dim. ap. l’Epiphanie.Septuagésime (18 janvier)
4e Dim. ap. l’Epiphanie.Cendres. (4 février)
5e Dim. ap. l’Epiphanie.PAQUES (22 mars)
6e Dim. ap. l’Epiphanie.Pentecôte (10 mai)
Septuagésime (21 fév.).1er Dim. ap. Pentecôte.
Cendres (10 mars)2e Dim. ap. Pentecôte.
PAQUES (25 avril).
Pentecôte (13 juin)...
2e Dim. ap. Pentecôte.
...23e Dim. ap. Pentecôte.
3e Dim. ap. l’Epiphanie.
4e Dim. ap. l’Epiphanie.
5e Dim. ap. l’Epiphanie.
23e Dim. ap. Pentecôte.6e Dim. ap. l’Epiphanie.
24e Dim. ap. Pentecôte.24e Dim. ap. Pentecôte.

Dimanche de la Septuagésime

Le maître et ses ouvriers : "Allez, vous aussi, à la vigne."

« Allez, vous aussi à ma vigne »(Évangile)
Textes de la messe

Station à Saint-Laurent Hors-les Murs

Pour comprendre pleinement le sens des textes de la messe de ce jour, il faut, avons-nous vu, les étudier en fonction des leçons du Bréviaire, parce que, dans la pensée de l’Église, la Messe et l’Office ne font qu’un.

Les leçons et les répons de l’Office de nuit pendant toute cette semaine sont tirés du livre de la Genèse et racontent la création du monde et celle de l’homme ; la chute de nos premiers parents et la promesse d’un Rédempteur ; puis le meurtre d’Abel et les générations d’Adam jusqu’à Noé.

« Au commencement, dit le Livre Saint, Dieu créa le ciel et la terre et il forma l’homme sur la terre et il le mit dans un jardin de délices pour qu’il le cultivât » (3e et 4e répons). Tout cela est une figure. « II est dit, explique S. Grégoire, que le royaume des cieux est semblable à un père de famille qui loue des ouvriers pour cultiver sa vigne. Or, qui peut être plus justement représenté par le père de famille que notre Créateur qui régit par sa providence ceux qu’il a créés, et qui possède ses élus dans ce monde, depuis le juste Abel jusqu’au dernier élu devant naître à la fin du monde, comme un maître a ses serviteurs dans sa maison ? Et la vigne qu’il possède, c’est son Église. Et tous ceux qui, avec une foi correcte, se sont appliqués et ont exhorté à faire le bien sont les ouvriers de cette vigne. Ceux de la première heure, ainsi que ceux de la troisième, de la sixième et de la neuvième, désignent l’ancien peuple hébreu, qui, depuis le commencement du monde, s’efforçant, en la personne de ses Saints de servir Dieu avec une foi droite, n’a pour ainsi dire pas cessé de travailler à la culture de la vigne. Mais à la onzième heure les Gentils sont appelés, et c’est à eux que s’adressent ces paroles « Pourquoi êtes-vous ici tout le jour sans rien faire ? » (3e Nocturne). Tous les hommes sont donc appelés à travailler dans la vigne du Seigneur, c’est-à-dire à se sanctifier et à sanctifier le prochain en glorifiant par là même Dieu puisque la sanctification consiste à ne chercher qu’en Lui notre bonheur suprême.

Mais Adam faillit à sa tâche. « Parce que tu as mangé du fruit dont je t’avais défendu de manger, lui dit Dieu, maudite sera la terre et c’est avec des labeurs que tu en tireras ta nourriture. Elle ne produira que des épines et des chardons. C’est à la sueur de ton front que tu mangeras ton pain jusqu’à ce que tu retournes à la terre, d’où tu as été tiré. » « Exilé de l’Éden après sa faute, explique S. Augustin, le premier homme enchaîna à la peine de mort et à la réprobation tous ses descendants, corrompus en sa personne comme dans leur source. Toute la masse du genre humain condamnée, était donc plongée dans le malheur, ou plutôt se voyait entraînée et précipitée de maux en maux » (2e Nocturne). « Les douleurs de la mort m’ont environné », dit l’Introït ; et c’est dans la basilique de Saint-Laurent hors-les-murs, tout près du cimetière de Rome, que se fait la Station. « C’est très justement, ajoute la Collecte, que nous sommes affligés pour nos péchés ». Aussi la vie chrétienne est représentée par saint Paul dans l’Ëpître comme une arène où il faut se donner de la peine et lutter pour remporter la couronne. Le denier de la vie éternelle, dit aussi l’Évangile, n’est donné qu’à ceux qui travaillent dans la vigne de Dieu et, depuis le péché, ce travail est pénible et ardu. « O Dieu, demande l’Église, accordez à vos peuples qui sont désignés par vous sous le nom de vignes et de moissons, qu’après avoir arraché l’amas des ronces et des épines, ils soient aptes à produire des fruits en abondance par Notre-Seigneur » [8].

Dans sa sagesse, dit S. Augustin, Dieu aima mieux tirer le bien du mal que de ne pas permettre qu’il arrivât aucun mal » (6e lecture). Dieu eut en effet pitié des hommes et leur promit un second Adam qui rétablirait l’ordre troublé par le premier. Grâce à ce nouvel Adam ils pourront reconquérir le ciel sur lequel Adam avait perdu tout droit en étant chassé de l’Éden « qui était l’ombre d’une vie meilleure » (4e lecture).

« Seigneur, chante l’Église, vous êtes notre secours au temps du besoin et de l’affliction » (Graduel) ; « auprès de vous est la miséricorde » (Trait) ; « faites luire votre visage sur votre serviteur et sauvez-moi par votre miséricorde » (Communion). En effet, « Dieu qui créa l’homme d’une manière admirable, le racheta d’une façon plus admirable encore » [9], car « l’acte de la création du monde au commencement ne surpasse pas en excellence l’immolation du Christ, notre Pâque, dans la plénitude des Temps » [10].

Cette messe, étudiée de la sorte en fonction de la chute d’Adam, nous met dans la mentalité voulue pour commencer le Temps de !a Septuagésime et pour nous faire comprendre la grandeur du mystère pascal, auquel ce Temps a pour but de préparer nos âmes.

Correspondant à l’appel du Maître qui vient nous chercher jusque dans l’abîme où nous a plongés le péché, de notre premier père (Trait), allons travailler dans la vigne du Seigneur, descendons dans l’arène et entreprenons avec courage la lutte qui ne fera que s’intensifier au Temps du Carême.

Commentaire de l’Epître : Eve vit que « le fruit de l’arbre était bon à manger et d’un aspect qui excitait le désir et elle en mangea, puis elle en donna à son mari qui en mangea » [11]. « Chassés par un manque d’abstinence du paradis, il faut y retourner en nous abstenant », dit S. Grégoire [12]. Aussi S. Paul nous engage-t-il à l’abstinence et à la mortification corporelle. Il ajoute que, bien qu’il ait bénéficié de toutes les faveurs de Dieu qui étaient des figures des Sacrements, le peuple d’Israël n’a pas correspondu à sa vocation. Aussi, des 600.000 hommes qui traversèrent la Mer Rouge, deux seulement purent pénétrer dans la Terre Promise (Epître). Jésus ne trouva guère plus fidèles les juifs de son temps : invités à entrer dans le « royaume des cieux » qui est l’Église, ils s’obstinèrent pour la plupart dans leur aveuglement et les païens, ouvriers de la dernière heure, reçurent des places de choix. Beaucoup de Juifs ont été appelés, dira Jésus, mais peu furent élus (Evangile).

Commentaire de l’Evangile : « Le matin du monde, dit S. Grégoire, peut s’entendre du temps qui s’est écoulé depuis Adam jusqu’à Noé ; la troisième heure, de Noé à Abraham ; la sixième, d’Abraham à Moïse ; la neuvième, de Moïse à la venue du Sauveur ; et la onzième, depuis la venue du Sauveur jusqu’à la fin du monde » (3e Nocturne). Tous les hommes sont donc appelés à travailler pour la gloire de Dieu et à recevoir comme salaire de leur labeur, le denier de la vie éternelle.

Dimanche de la Sexagésime

La semence, c'est la Parole de Dieu

« La semence, c’est la parole de Dieu. »(Évangile)
Textes de la messe

Station à Saint-Paul Hors-les-Murs.

Comme Dimanche dernier, et comme les Dimanches suivants, jusqu’à celui de la Passion, 1 Église « nous apprend à célébrer le mystère pascal par les pages des deux Testaments » [13].

Le Bréviaire parle pendant toute cette semaine, de Noé. Dieu voyant que la malice des hommes était grande sur la terre, lui dit : « J’exterminerai l’homme que j’ai créé. Fais-toi une arche de bois résineux. J’établirai mon alliance avec toi et tu entreras dans l’arche. » Et la pluie tomba alors sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. L’arche flottait sur les eaux qui s’élevèrent au-dessus des montagnes qu’elles recouvrirent. Tous les hommes alors « furent emportés comme des fétus de paille dans le tourbillon des eaux » (Graduel). Et il ne resta que Noé et ceux qui étaient avec lui dans l’arche. Dieu se souvint alors de Noé et la pluie cessa. Après quelque temps, Noé ouvrit la fenêtre de l’arche et il lâcha une colombe qui revint avec une branche d’olivier toute fraîche. Et Noé comprit que les eaux ne couvraient plus la terre. Et Dieu lui dit : Sors de l’arche, et multiplie-toi sur la terre. Et Noé éleva un autel et il offrit un sacrifice d’agréable odeur à Dieu (Communion). Et l’arc-en-ciel apparut comme un signe de réconciliation entre Dieu et les hommes [14].

Ce récit se rapporte au mystère pascal puisque l’Église en fait la lecture le Samedi-Saint [15]. Et voici comment elle l’applique elle-même dans la liturgie à Notre-Seigneur et à son Église. « La juste colère du Créateur submergea le monde coupable dans les eaux vengeresses du déluge, Noé seul fut sauvé dans l’arche ; puis l’admirable puissance de l’amour lava l’univers dans le sang » [16]. C’est le bois de l’arche qui sauva le genre humain, et c’est celui de la croix qui sauve à son tour, le monde. « Seule, dit l’Église en parlant de la croix, tu as été trouvée digne d’être pour ce monde naufragé, l’arche qui mène au port » [17]. « La porte ouverte sur le côté de l’arche et par où entrèrent ceux qui devaient échapper au déluge et qui représentaient l’Église est, explique la liturgie, une figure du mystère de la rédemption, car sur la croix Jésus eut le côté ouvert, et de cette porte de vie sortirent les Sacrements qui donnent la vraie vie aux âmes. Le sang et l’eau qui s’en répandirent sont en effet des symboles de l’Eucharistie et du Bapteme » [18].

« 0 Dieu, qui, en lavant par les eaux les crimes du monde coupable, fîtes voir dans les ondes même du déluge une image de la régénération, de sorte que le mystère d’un seul et même élément mit fin aux vices et fut la source des vertus, jetez vos regards sur votre Église et multipliez en elle vos enfants en ouvrant par toute la terre la fontaine baptismale pour y régénérer les nations » [19].

« Au temps de Noé, dit S. Pierre, huit personnes furent sauvées à travers l’eau ; figure à laquelle correspond le baptême qui nous sauve maintenant » [20].

Et lorsque l’Évêque bénit le Jeudi-Saint l’huile qui vient de l’olivier et qui servira pour les Sacrements, il dit : « Lorsque les crimes du monde eurent été expiés par le déluge, une colombe vint annoncer la paix rendue à la terre par le rameau d’olivier qu’elle portait, symbole des faveurs que nous réservait l’avenir. Cette figure se réalise aujourd’hui, lorsque, les eaux du baptême ayant effacé tous nos péchés, l’onction de l’huile vient donner à nos ouvrages, beauté et sérénité ». Le sang de Jésus est « le sang de la nouvelle alliance » que Dieu conclut par son Fils avec les hommes. « Vous avez voulu, dit l’Église, qu’une colombe annonçât par une branche d’olivier la paix à la terre ». Et souvent a la messe, qui est le mémorial de la passion, on parle de la paix : « Pax Domini sit semper vobiscum ». « Le Sacrement pascal, dira l’oraison du Vendredi de Pâques, scelle la réconciliation des hommes avec Dieu •.

Mais où Noé est surtout le symbole du Christ, c’est dans la mission que Dieu lui a donnée d’être « le père de toute la postérité » [21]. Noé fut en effet le second père du genre humain et il est le symbole de la vie renaissante. « Le rameau d’olivier, dit la liturgie, figure par sa frondaison l’heureuse fécondité que Dieu a accordée à Noé sortant de l’arche » [22]. Aussi l’arche est-elle appelée par S. Ambroise dans l’office de ce jour « seminarium », c’est-à-dire l’endroit qui contient la semence de vie qui doit remplir le monde. Or, bien plus encore que Noé, le Christ fut le second Adam qui peupla le monde d’une génération nombreuse d’âmes croyantes et fidèles à Dieu. Et c’est pourquoi l’oraison qui suit la 2e prophétie consacrée à Noé le Samedi-Saint demande au Seigneur qu’il « opère dans la paix l’œuvre décrétée éternellement du salut de l’homme, en sorte que le monde entier expérimente et voie relevé tout ce qui était abattu, renouvelé tout ce qui était vieilli, et toutes choses rétablies dans leur intégrité première par celui qui est le commencement de tout, Jésus-Christ Notre-Seigneur ». « Par les néophytes de l’Église, dit la liturgie pascale (car c’est à Pâques qu’on baptisait) la terre est renouvelée et cette terre ainsi renouvelée germinat resurgentes, produit les ressuscites » [23].

Au commencement, c’est par le Verbe, c’est-à-dire par sa parole, que Dieu fit le monde (Dernier Evangile). Et c’est par la prédication de son Évangile que Jésus vint régénérer les hommes. « Nous avons été régénérés, dit S. Pierre, par une semence incorruptible, par la parole de Dieu qui vit et demeure éternellement. Et cette parole est celle dont la bonne nouvelle (c’est-à-dire l’Évangile) nous a été annoncée » [24]. On comprend dès lors pourquoi l’Evangile de ce jour est celui du Semeur, car « la semence c’est la parole de Dieu ». « Si au temps de Noé les hommes périrent, c’est, dit S. Paul, à cause de leur incrédulité, alors que c’est par sa foi que Noé bâtit l’arche, et qu’il condamna le monde et devint héritier de ta justice qui vient de la foi » [25]. Aussi ceux qui croient à la parole de Jésus seront sauvés.

« Comme il y eut, explique S. Augustin, trois étages dans l’arche, ainsi il y eut trois moissons différentes » (v. Explic. avant l’Evangile.). Et S. Paul montre dans l’Epître de ce jour tout ce qu’il a fait pour prêcher la foi aux Nations. L’Apôtre des Gentils est en effet le Prédicateur par excellence. Il est le « ministre du Christ », c’est-à-dire celui que Dieu choisit pour révéler à tous les peuples la bonne nouvelle du Verbe Incarné. « Qui me donnera, dit S. Jean Chrysostome, d’aller près du tombeau de Paul pour baiser la poussière de ces membres dans lesquels l’Apôtre complétait par ses souffrances ; la passion du Christ, portait les stigmates du Sauveur, répandait partout comme une semence, la prédication de l’Évangile ? » [26]. L’Église de Rome réalise ce désir pour ses enfants en faisant en ce jour la station à la basilique de S. Paul hors-les-murs.

Commentaire de l’Epître : Des judaïsants obstinés mettaient en péril l’existence même de l’Église de Corinthe. S. Paul ruine l’autorité de ces faux prophètes, qui asservissaient le peuple de Dieu, en opposant son ministère au leur. Et il termine ces éloges personnels par un acte d’humilité qui montre qu’il ne se glorifie qu’en Jésus-Christ. On peut dire de l’Apôtre, comme la liturgie le dit de Notre-Seigneur (v. Explications avant l’Evangile), qu’il a passé en semant la vérité.

Commentaire de l’Evangile : Assis sur sa barque, Jésus prêche au bord du lac de Galilée. La semence qu’il jette tombe dans des cœurs plus ou moins bien disposés. De là, d’après S. Matthieu (13, 18) et S. Marc (4, 13) trois sorts défectueux selon qu’il s’agit d’un sol pierreux (âmes orgueilleuses), d’une terre aride (âmes desséchées par l’intérêt) ou d’un terrain plein de ronces (âmes où végète librement la sensualité) et trois résultats excellents, car dans la bonne terre la parole de Dieu produit du 30, du 60 et du 100. Et dans le capitule de Sexte, l’Église nous rappelle le nom de Sexagésime que porte ce Dimanche en s’arrêtant dans sa nomenclature à ce nom : « Des grains tombèrent dans une bonne terre et produisirent des fruits, l’un cent et l’autre soixante, sexagésimum ». Que ce soit un programme pour nous. Dans notre vie spirituelle, rapportons au moins du 60 pour cent, c’est-à-dire recevons dans un cœur bon et excellent la parole de Dieu et faisons-la fructifier par notre patience de telle sorte que Celui qui a passé son existence à répandre la bonne doctrine dans les âmes « Sparso verbi semine » [27], et qui continue ce geste par ses Apôtres et par son Église, puisse nous donner la récompense qu’il a promise à ceux qui sont toujours fidèles à réaliser généreusement leur foi.

Dimanche de la Quinquagésime

Jésus lui dit : "Vois ! Ta foi t'a sauvé."

« Jésus lui dit : Vois, ta foi t’a sauvé. »(Évangile)

Station à Saint-Pierre.

De même que les trois premières prophéties du Samedi-Saint avec leurs oraisons sont consacrées à Adam, à Noé et à Abraham, de même le Bréviaire et le Missel, durant les trois semaines du Temps de la Septuagésime, se préoccupent de ces patriarches que l’Église appelle respectivement le « père du genre humain », le « père de la postérité » et le « père des croyants ». Adam, Noé et Abraham sont des figures du Christ dans le mystère pascal ; nous l’avons montré pour les deux premiers, au Dimanche de la Septuagésime et au Dimanche de la Sexagésime, montrons-le aujourd’hui pour Abraham.

Dans la liturgie ambrosienne le Dimanche de la Passion était appelé « Dimanche d’Abraham » et on lisait à l’office les répons d’Abraham. Dans la liturgie romaine l’Évangile du Dimanche de la Passion est encore consacré à ce Patriarche. « Abraham votre père, dit Jésus, a tressailli de joie de ce qu’il devait voir mon jour : il l’a vu et il s’est réjoui. En vérité, en vérité, je vous le dis, avant qu’Abraham fût fait, je suis ». Dieu avait, en effet, promis à Abraham que de lui naîtrait le Messie et ce patriarche fut rempli de joie en contemplant d’avance par sa fol l’avènement du Sauveur ; et quand ce jour se réalisa, c’est avec une joie nouvelle qu’il le contempla dans les limbes où il attendait, avec les justes de l’Ancienne Loi, que Jésus vînt les délivrer après sa passion. Lorsqu’on ajouta au Temps du Carême les trois semaines du Temps de la Septuagésime le Dimanche consacré à Abraham devint celui de la Quinquagésime, aussi les lectures et les répons de l’Office de ce jour décrivent-ils toute l’histoire de ce Patriarche.

Voulant se former un peuple qui fût à lui au milieu des nations idolâtres (Graduel, Trait), Dieu choisit Abraham comme chef de ce peuple (v. Epître d’un Confesseur Pontife) et il l’appela Abraham, nom qui signifie pire d’une multitude de nations. « Et il le tira d’Ur en Chaldée et il le garda indemne dans toutes ses pérégrinations » [28] (Introït, Oraison). C’est par la foi, dit S. Paul aux Romains, qu’Abraham, lors de son appel, obéit en partant pour le pays qu’il devait recevoir en héritage ; et il partit, ne sachant pas où il allait. C’est par sa foi qu’il obtint la terre de Canaan où il vécut plus de vingt-cinq ans comme un étranger. C’est par sa foi qu’il devint dans sa vieillesse père d’Isaac et qu’il n’hésita pas à en faire le sacrifice, à la demande de Dieu, bien que ce fût le fils unique en qui reposait tout son espoir de voir se réaliser les promesses divines d’une postérité nombreuse [29]. « Il pensait, en effet, que Dieu était assez puissant pour le ressusciter d’entre les morts ; aussi le recouvra-t-il en figure » [30].

De fait Isaac figura le Christ lorsqu’il fut choisi « pour être la très glorieuse victime de son Père » [31] ; lorsqu’il porta le fagot sur lequel on allait l’immoler comme Jésus porta la croix sur laquelle il mérita la gloire par sa passion ; lorsqu’il fut remplacé par un bélier retenu dans les épines d’un buisson par les cornes, comme Jésus, l’Agneau de Dieu eut, disent les Pères, la tête embarrassée dans les épines de sa couronne ; et surtout lorsque délivré miraculeusement de ta mort, il fut en quelque sorte rendu a la vie pour annoncer que Jésus, après avoir été mis à mort, ressusciterait. C’est ainsi que, par sa foi, Abraham, qui croyait sans hésiter ce qui allait arriver, contempla de loin le triomphe de Jésus sur ta croix et s’en réjouit. Et c’est alors que Dieu lui confirma ses promesses : « Parce que tu ne m’as pas refusé ton fils unique, je te bénirai, je te donnerai une postérité nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable du bord de la mer » [32]. Ces promesses, c’est Jésus qui les réalisa par sa passion. « Le Christ, dit S. Paul, nous a rachetés en étant pendu au bois afin que la bénédiction donnée à Abraham fût communiquée aux Gentils par le Christ Jésus, pour que nous recevions par la foi la promesse de l’Esprit », c’est-à-dire l’Esprit d’adoption qui nous avait été promis [33]. Et c’est pour ce motif que l’oraison qui suit la lecture sur Abraham le Samedi-Saint dit de Dieu qu’il est « le Père souverain des fidèles qui multiplie sur toute la terre, par la grâce de l’adoption, les enfants de la promesse, et qui, par le mystère de Pâques, fait d’Abraham son serviteur, le père de toutes les nations selon sa promesse ». C’est en effet par le baptême dans l’eau (qui se donnait autrefois à Pâques) et dans l’Esprit-Saint (qui rappelle la Pentecôte) que, devenus enfants d’Abraham, nous entrons dans l’héritage qui nous a été promis et qui est l’Église ou la Jérusalem céleste, symbolisée par la terre promise [34]. « Faites, demande l’Eglise le Samedi-Saint, que tous les peuples de la terre deviennent enfants d’Abraham et par l’adoption sainte, multipliez les fils de la promesse » [35].

On comprend dès lors pourquoi la Station se fait aujourd’hui à la basilique de S. Pierre, car c’est le prince des Apôtres qui fut choisi par le Christ pour être le Chef de son Église et d’une façon plus excellente encore qu’Abraham, « le père de tous les croyants ».

La foi en Jésus mort et ressuscité, qui mérita à Abraham de devenir le Père de toutes les nations et qui nous permet à tous de devenir ses enfants, fait l’objet de l’Évangile. Le Christ y annonce sa passion et son triomphe et rend la vue à un aveugle en lui disant : C’est ta foi qui t’a sauvé. « Cet aveugle, commente S. Grégoire, recouvra la vue sous les yeux des apôtres pour que le spectacle des œuvres divines affermit la foi de ceux qui ne pouvaient encore saisir l’annonce d’un céleste mystère. Car il fallait qu’en le voyant mourir plus tard de la manière qu’il avait annoncée, ils ne doutassent point qu’il devait aussi ressusciter »(2e Nocturne)

L’Épître, à son tour, met en pleine valeur la foi d’Abraham et nous dit ce que doit être la notre. « Si la foi n’a pas les œuvres, écrivait S. Jacques, elle est morte en elle-même. La foi se montre par les œuvres. Veux-tu savoir que la foi sans les œuvres est morte ? Abraham, notre père, ne fut-il pas justifié par les œuvres, lorsqu’il offrit son fils Isaac sur l’autel ? Tu vois que la foi coopérait à ses œuvres et que par les œuvres sa foi fut rendue parfaite. Et ainsi s’accomplit cette parole de l’Écriture t Abraham crut à Dieu et cela lui fut imputé à justice, et il fut appelé ami de Dieu. Vous voyez que l’homme est justifié par les œuvres et non par la fol seulement » [36]. Ce n’est pas en étant fils d’Abraham par la chair que l’homme est sauvé, mais en l’étant par une foi semblable à celle d’Abraham. « Dans le Christ Jésus, écrit S. Paul, ni la circoncision (Juifs), ni l’incirconcision (Gentils) ne servent de rien, mais la foi qui agit par la charité » [37]. « Marchez dans l’amour, dit encore l’Apôtre, comme le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous en oblation à Dieu et en hostie de suave odeur » [38].

En ce dimanche et les deux jours suivants, on fait une adoration solennelle du T. S. Sacrement, en expiation des excès qui se commettent pendant ces 3 jours. Cette prière de réconciliation, connue sous le nom de « Prières des XL heures » [39], fut instituée par S. Antoine-Marie Zaccaria (5 juillet) dans la Congrégation des Barnabites, et se généralisa, en s’appliquant particulièrement à cette circonstance, sous le Pontificat de Clément XIII, qui en 1765, l’enrichit de nombreuses indulgences.

Commentaire de l’Epître : Le mérite de nos oeuvres, comme aussi la lumière dont est éclairée notre âme, sont en proportion de notre charité. Préparons donc notre volonté au détachement de tout ce qui s’oppose à la charité divine en elle, afin qu’après avoir entrevu Dieu par la foi sur terre, nous puissions au ciel « le contempler face à face » (Epître) dans toute la plénitude de notre amour pour lui.

Commentaire de l’Evangile : « L’aveugle-né dont nous parle l’Évangile, dit S. Grégoire, est assurément le genre humain. Depuis qu’il a été expulsé du paradis en la personne de notre premier Père, il ignore les clartés de la lumière surnaturelle et souffre aussi d’avoir été plongé dans les ténèbres par sa condamnation »(Leçon de Matines). C’est Jésus qui par les mérites de sa Passion, doit, comme pour l’aveugle de Jéricho, lui ouvrir les yeux et le délivrer à la fois de la captivité du péché et de l’erreur.

Formation du Temps de la Septuagésime

 [40]

1. La Quinquagésime

La Quinquagesima est attestée dans la notice du pape Télesphore figurant au Liber Pontificalis, notice rédigée sous Hormisdas (514-523) [41], et aussi en 538 sous le pape Vigile [42]. Les 50 jours se comptent régressivement à partir du dimanche de Pâques, la semaine sainte étant comptée dans le calcul, en remontant jusqu’au dimanche qui porte encore le nom de dominica in Quinquagesima. La nouvelle unité liturgique, qui constitue une innovation, a rencontré hors de Rome des résistances assez vives [43].

2. La Sexagésime.

La nouvelle période de 60 jours, ignorée encore de Vigile (538), est attestée dans le sacramentaire dit Gélasien ancien (Vat. Reg. 316) et dans l’Epistolier de Victor de Capoue (546) [44]. La « soixantaine » s’obtient, d’une part, en ajoutant une semaine avant la dominica in Quinquagesima et en additionnant les 3 jours de la semaine post-pascale (lundi, mardi, mercredi après Pâques) [45].

3. La Septuagésime.

Cette nouvelle et dernière période prépascale est attestée dans les lectionnaires romains du VIIe siècle, mais postérieurement au modèle romain (643) du Comes d’Alcuin, donc postérieurement à Grégoire I (+ 604) [46].

Les 70 jours s’obtiennent par l’antéposition d’une nouvelle semaine avant la dominica in Sexagesima et en adjoignant tous les jours de la semaine postpascale jusqu’au samedi inclus (mais non jusqu’au dimanche), à savoir l’actuel samedi in Albis.

Schéma du temps avant Pâque

[1] Préf. de l’Ascension

[2] S. Jean, 17, 4.

[3] Le mot Jésus signifie Sauveur, celui de Christ rappelle qu’il fut oint de la Divinité. Le nom de Jésus-Christ ou d’Homme-Dieu résume donc parfaitement le Cycle de Pâques qui analyse surtout le rôle de l’humanité de Jésus comme Sauveur, et celui de Noël qui décrit le rôle du Christ comme Dieu.

[4] Éph. 4, 13. - 2.

[5] 2 Corinth. 4, 6.

[6] C’est à Sichem où Abraham éleva son premier autel au Seigneur que le Christ se déclare pour la première fois à la Samaritaine comme le Sauveur des hommes, et c’est Jérusalem, dont Melchisédech était le roi, qu’il choisira comme capitale de son royaume : c’est là qu’il établira le trône glorieux de sa croix.

[7] Hymne de Matines du Dimanche in albis.

[8] Oraison après la 8e Prophétie le Samedi-Saint.

[9] Oraison après la 1ère Prophétie le Samedi-Saint.

[10] Oraison après la 9e Prophétie, le Samedi Saint.

[11] 1ère leçon du mercredi

[12] Sacram. de S. Grégoire.

[13] Oraison après la 7« Prophétie du Samedi-Saint.

[14] L’Église fait, semble-t-il, allusion à cet arc en sens accommodatice dans le Trait. Cf. aussi Êpître d’un Confesseur Pontife

[15] 2e Prophétie.

[16] Hymne de la fête du Précieux Sang.

[17] Hymne de la Passion.

[18] 7e Lecture de la fête du Précieux Sang.

[19] Bénédiction des Fonts Baptismaux le Samedi-Saint.

[20] Évangile du Vendredi de Pâques.

[21] Dim de la Septuagésime. 6e lecture.

[22] Bénédiction des Rameaux.

[23] Lundi de Pâques. Matines monastiques

[24] 1 Pet 1, 23

[25] Heb. 11, 7

[26] Dans l’Octave des SS. Apôtres Pierre et Paul (4 juillet)

[27] Pange lingua.

[28] Prières de la recommandation de l’âme et prières de l’Itinerarium.

[29] Héb. 11, 13.

[30] Sacramentaire gallican.

[31] 6e Oraison du Samedi-Saint.

[32] 6e Oraison du Samedi-Saint.

[33] 3e Sem. après l’Epiphanie, 2e férie.

[34] Offert. de la messe de Requiem

[35] 4e et 5e Oraisons.

[36] Jac. 2, 22

[37] 3e Sem. après l’Epiphanie, 3e Férie

[38] Eph. 5, 2

[39] cette dévotion a pour origine première les 40 heures que Jésus passa au Tombeau. L’exposition du S. Sacrement ne vint qu’après.

[40] VOGEL Cyrille, Introduction aux sources de l’histoire du culte chrétien au Moyen-Age, rééd anastatique préfacée par Bernard Botte, Spolète, 1981, pp. 273-274

[41] Liber Pontificalis, Notice de Télesphore (éd. L. DUCHESNK, I, 129) : Hic constituit ut septem hebdomadas ante Pascha ieiunium celebretur.

[42] Cf. J. FROGER, Les anticipations du jeûne quadragésimal, dans les Mélanges de Science religieuse (Lille), III (1946), pp. 215-216 et A. CHAVASSE, Messes du pape Vigile (537-555) dans le sacramentaire léonien, dans Ephemerides liturgicae, LXIV (1950), p. 162.

[43] Ainsi les conciles d’Orléans (511) c. 24 et (541) c. 2.

[44] Epistolier de Capoue n. 27 ; cf. D.A.C.L., V, 298 (In Sexagesima). - Gélasien ancien (Vat. Reg. 316) I, 14 : In sexagesima (WILSON 13 ; MOHLBERG 16).

[45] Epistolier de Capoue nn. 56-58 (In II. III. IV. feria Paschæ), suivis immédiatement du n. 59 (= In Pascha annotina i. e. date de la fête de Pâques de l’année précédente) (D.A.C.L., V, 299).

[46] Du temps de Grégoire I, l’actuel évangile de la Septuagésime figurait à la messe de s, Laurent (10 août) ; cf. GRÉGOIRE I, Homel. 19 (P.L., LXXVI, 1153-1159). A la fin du VIIe siècle, cet évangile passe au dimanche de la Septuagésime, entraînant avec lui la station à Saint-Laurent-hors-les-Murs. La Septuagésime est attestée dans le Gélasien ancien (Vat. Reg. 316) I, 13 ; In Septuagesima (WILSON 12 ; MOHLBERG 16).